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Retour au terroir

Par Florence Lafalaise

Doctorante à l’ICP

 

Lorsqu’à Paris, la presse et les autres médias internationaux évoquent la situation socio-politique d’Haïti, ce n’est pas sans dénoncer l’insécurité, la délinquance et leurs conséquences sur l’économie, la vie sociale et le tourisme. Ainsi, quand j’ai pris la décision de me rendre en Haïti l’été 2022 après trois années d’absence pour mener mes premiers entretiens et confronter une toute première fois mon objet de recherche au terrain, je n’ai pas cessé de m’inquiéter. Haïti semble depuis quelques années loin d’être la destination idéale pour un travail d’investigation et des vacances tranquilles. Pourtant, le jour du voyage, le 4 juillet, à l’aéroport, j’étais étrangement calme et détendue. Deux amis doctorants et jacméliens comme moi m’accompagnaient.

Malgré quelques ennuis logistiques, c’est avec une grande sérénité et une pointe d’impatience que j’ai pris l’avion qui ce jour-là, allait m’emmener vers ces contrées où des visages, ravagés par le temps, mais souriants, m’attendaient.

 Après neuf heures de vol, me voilà de nouveau dans mon pays sous une chaleur étrangement moins étouffante que celle de Paris. Consciente de l’insécurité qui règne tous les jours dans les rues de la capitale, j’avais pris des dispositions pour être logée chez des amis religieux pendant quelques jours, avant de rentrer en province, à Jacmel. Le trajet jusqu’à leur maison a été long mais s’est déroulé sans encombre. Heureusement ! Car traverser la ville nous exposait à de multiples dangers : racket, enlèvement, être victime des affrontements quasi quotidiens entre les membres des gangs qui y sévissent. Après neuf heures de vol et près de deux heures de "paperasse" à la douane, nous étions tous éreintés mais reconnaissants au conducteur une fois arrivés à la maison religieuse.

Après avoir rassuré tout le monde (au téléphone), je suis vite allée me rafraîchir. Quelques minutes plus tard, avant de quitter la chambre pour rejoindre les autres, j’ai croisé mon visage dans le miroir. On pouvait y lire les signes d’un bonheur immense ; une certaine absence d’inquiétude. En deux mots : Une plénitude. Je pouvais enfin respirer ! J’étais enfin chez moi !

 Quelques jours plus tard, il fallait reprendre la route pour Jacmel. Pour y aller, nous devions faire un détour, pour éviter la route nationale, et ainsi d’éventuels incidents. Là encore, aucune angoisse n‘était à l’horizon. Sauf peut-être l’excitation d’être enfin sur le point de voir toute ma famille et particulièrement ma mère à qui je n’avais annoncé ma présence dans le pays que la veille du départ pour Jacmel. Je ne voulais pas qu’elle s’inquiète de me savoir, pendant plusieurs jours, coincée à Port-au-Prince qui pour elle, est la «  terre de tous les périls » où elle n’irait pas, « même pour sa mère qui l’a mise au monde » (vieux proverbe créole traduit ici littéralement pour signifier qu’elle n’irait pas à Port-au-Prince même pour tout l’or du monde). Un secret que j’ai pu garder grâce à mon frère et ma belle-sœur.

L’émotion du retour à Jacmel

Nous sommes arrivés à Jacmel par une fin d’après-midi ensoleillée. En apparence, la ville était restée la même. Dès mon arrivée j’ai été imprégnée d’un sentiment curieux. Au milieu des rires, des cris, des discussions sans fin sur l’insécurité, la politique… à chaque coin de rue, sous chaque tonnelle, l’émotion était au rendez-vous. Sur chaque visage, dans chaque sourire, dans chaque regard je pouvais lire : Bienvenue chez toi ! Une façon de comprendre que pour eux, pour cette ville, je n’étais jamais partie. Pourtant,  cette ville qui m’a vue grandir, qui m’a maintes fois charmée par sa beauté et celle de ces gens qui l’habitent, m’a paru d’un coup, différente. J’y décelais les affres du temps, de la vie… certains amis, visages familiers n’étaient plus là, car partis pour une meilleure condition de vie, ailleurs, ou partis pour toujours, vers l’orient éternel. Mais il est dans ce monde des endroits que l’on aime plus que d’autres ; que l’on aimera toujours peu importe l’atmosphère qui s’en dégage, le poids du passé, des absences et des adieux qu’on a manqués.

J’ai revu ma mère un peu plus tard dans la journée. Elle n’a pas bougé, le même sourire au coin des lèvres, le même regard qui dit tout ce qu’elle a sur le cœur. Elle habite toujours son quartier populaire. Elle dit toujours qu’elle ne le quittera jamais car c’est le lopin de terre que Dieu lui a donné. Quand elle m’a vue, elle m’a prise dans ses bras, sans un mot. J’avais pleine conscience de la signification de cette étreinte ; elle était précieuse. Nous étions là, pendant de longues minutes, silencieuses, se serrant l’une et l’autre, si fort, incapables de se lâcher, comme pour balayer en un instant les années qui s’étaient écoulées.

 

La semaine suivante j’ai rejoint des amis à la campagne. Si la ville demeure très peuplée, la campagne haïtienne est souvent très peu habitée, sans infrastructure et négligée par les pouvoirs publics. Pourtant j’ai toujours aimé y séjourner pour me reconnecter avec la nature et voir le pays dans ce qu’il a de plus beau et de plus authentique. Je ne saurais oublier les rencontres passionnantes, pleines d’enseignements et de petites leçons de vie lors de ce séjour. Pour cela, je remercierai toujours la famille Nelson qui m’a tout de suite considérée comme l’une des siens. Entre la politique, la religion, le mariage de l’un, le divorce de l’autre…etc.  rien ne passait sous silence. En un clin d’œil j’étais replongée dans la vie de la communauté. Il n’y avait aucune place pour parler du beau temps mais des moments riches en réflexion partagés sur une Haïti réelle, autre que celle que souvent, on se représente, avec ses difficultés ; mais celle qui est pleine de richesses humaines et d’espoir.

Pour beaucoup Haïti semble un pays dangereux, pour d’autres, c’est un pays où il fait bon vivre par moments. C’est l’une des réponses qui me revenaient souvent lors de mes entretiens (je travaille sur le bien-être scolaire). Chaque participant tenait à m’assurer que malgré l’insistance, les médias internationaux qui présentent Haïti comme une zone à haut risque, où la misère et  l’insécurité battent leur plein, la réalité demeure la suivante : Haïti est certes un pays en grande difficulté avec des zones de non-droit comme certaines villes du département de l’Ouest où la violence se concentre depuis plusieurs années, elle est aussi une terre chargée d’histoire qui ne demande qu’à fleurir.

J’ai pris deux semaines pour mener à bien mes entretiens. Cela a été très dur de me confronter aux petites contraintes liées au manque d’électricité, à l’accessibilité au réseau internet, l’indisponibilité soudaine des participants qui avaient accepté depuis plusieurs mois d’être interrogés…etc. Des contraintes auxquelles je m’attendais mais qui m’ont tout de même profondément gênée. Mais en tant que chercheure, je reste pleinement consciente que s’engager dans l’écriture d’un travail scientifique est souvent un long chantier semé d’embûches et d’incertitudes.

Dès le 31 juillet, il fallait rentrer à Port-au-Prince. J’avais un vol le 3 août et il était plus prudent de rentrer à Port-au-Prince quelques jours avant. Au moment de partir, je me suis tournée vers ma mère qui cette fois, avec un sourire triste, m’a prise dans ses bras et m’a dit : « Je sais que tu n’es pas partie, et que tu es encore dans le pays pour quelques jours. Je ne vais pas pleurer. Je t’appellerai ce soir. Et n’oublie pas : une fois là-bas, fais ce que tu as à faire, et fais-le bien ! ». Avec ses mots, ma mère m’a encouragée à revenir à Paris pour continuer mes recherches et poursuivre ce voyage au bout de moi-même, commencé en 2018, afin de me connaître en tant que chercheure et en tant que personne. Comme le disait si bien Jean-Paul Sartre, « c’est en se jetant dans le monde, en y souffrant, que l’homme se définit peu à peu ». Cela, ma mère l’avait compris, bien avant moi. Je suis donc partie, en me laissant transporter avec nostalgie et laissant derrière moi ces coins reculés, ces visages, déjà si loin de mes yeux, et en même temps si proches de mon cœur.