IMG-20190509-WA0044.jpg

A la fin de mes études secondaires en 2014, je suis passée comme beaucoup de jeunes en Haïti par cette étape difficile qui est celle de faire un choix pour les études universitaires. Entre les mois de juin et de septembre 2014, j'étais partagée entre faire des études à la capitale, Port-au-Prince, une ville difficile où je ne connaissais personne à part une camarade de classe,  et rester à Jacmel, ma ville natale.  Finalement j'y suis restée. J'ai choisi  de faire des études à l'Université Notre Dame, UDERS DE JACMEL, en sciences de l'éducation car je crois comme Nelson Mandela que c'est l'arme la plus puissante pour changer le monde, et donc mon pays. Je voulais également apporter ma pierre à la reconstruction intégrale de l'Homme Haïtien, notamment en l'éduquant de la meilleure des manières.

J'ai passé les quatre années qui ont suivi à travailler dur, à sans cesse me surpasser, même étant en proie à de grandes difficultés. Car je travaillais de 7 heures  à 14 heures  dans un établissement scolaire et je devais me rendre en cours à la faculté une heure plus tard, jusqu'à 20 heures.

 

Même dans les pires moments, je n'ai pas abandonné. Je n'arrive toujours pas à compter le nombre de nuits où je suis restée seule dans la salle à manger, à me débattre pour lire des documents combien difficiles, à préparer mes exposés pour le lendemain... dans la faible lueur d'une ampoule, quand  tout le monde dans la maison dormait. Nombreuses ont été les nuits blanches passées en manque d'inspiration dans la rédaction d'un devoir; nombreuses ont été les journées entières de fatigue. Parfois je partais le matin au travail pour ne rentrer que le soir après les cours. Malgré ces nombreuses difficultés, j'ai toujours fait en sorte de donner le meilleur de moi-même et j'étais récompensée en retour en étant toujours parmi les premiers à réussir les cours.

Dès l'année préparatoire, j'ai connu une femme extraordinaire à l'université. Elle m’a rencontrée et nous avons  tout de suite cru que nous pouvions faire de grandes choses ensemble pour Haïti, Jacmel en l’occurrence. Il s'agit de Madame Brigitte LANCIEN-DESPERT. Cette femme qui, en collaboration avec Monseigneur Sauveur CONTENT, a créé la faculté des sciences de l'éducation où j’étudiais. Son amour pour Haïti, son envie de nous aider, même avec de faibles moyens, m'ont toujours impressionnée. Elle a cru en moi et m'a donné la force de continuer et de persévérer. 

Ils sont nombreux à avoir cru en moi, notamment Monseigneur Content, et toute l'équipe administrative de l'UDERS DE JACMEL.

 

Ma dernière année de licence

 

Le plus dur a été ma dernière année de licence. J’ai été mis au courant plus tôt que grâce à mes performances, je pouvais être choisie pour faire mon master et voire mon doctorat en France. Je devais alors travailler très dur, plus dur que les autres, car je le voulais ardemment. 

Entre mon travail, mes cours à l’université, et l'écriture de mon mémoire de licence, je n'ai guère eu le temps ne serait-ce que pour me distraire un peu. Les derniers mois ont été les plus difficiles. Il me fallait rendre mon mémoire et le soutenir pour l'obtention de mon diplôme, car nous ne pouvions faire aucune démarche sans. Je ne dormais presque plus, je travaillais jour et nuit pour avancer mais surtout pour fournir un travail à la hauteur des attentes de plus d'un.

 

 Le pire, est arrivé quand je suis tombée malade : les oreillons, avec en plus de la fièvre et des maux de tête ! J'ai dû m'arrêter pendant plusieurs jours tout en gardant à l'esprit que je ne pouvais pas me permettre de retarder encore plus mon mémoire. C'est ainsi que les joues gonflées, le visage à moitié déformé, j'ai dû me rendre à l'université pour travailler. Je me suis fait des tresses longues, j'ai mis une casquette et le tour était joué !!!

Finalement j'ai pu rendre le mémoire, le soutenir et le verdict a été le suivant : Mention très bien, avec les félicitations du jury à l'unanimité. C'était le résultat de quatre années d'études acharnées, de sacrifices et d'efforts. [Ce jour-là, j'ai pleuré pour la première fois depuis des années].

Après ces événements, la perspective d’entrer en France s’est mise peu à peu à s’éclaircir.

 

Le Visa

 

Après ma soutenance, plus d'un pensaient que le travail s'arrêtait là. Mais au contraire, des jours sombres s'annonçaient déjà.

 

J'étais inscrite à l'Institut Catholique de Paris (ICP) depuis quelques mois. J'allais donc pouvoir entrer en France pour continuer en Master. La première chose a été de penser à obtenir le visa Étudiant. C'est ainsi que munie de mes pièces justificatives (mon admission à l'ICP, mon attestation de logement, les preuves de mes quatre années d’étude à l'Université Notre Dame, ma lettre de motivation…), je me suis rendue à Port-au-Prince pour demander le visa à l'Ambassade, le 23 août 2018.

 

 Tout s’est bien passé à mon rendez-vous.  J’ai eu de la chance, - m’a-t-on dit-  car ils m’ont demandé de revenir le lendemain pour un entretien (d’habitude, il faut revenir une semaine après le dépôt des pièces). J’y suis donc retournée le lendemain. J’ai passé un très bon entretien où j’ai eu l’occasion de présenter mon projet et mes perspectives d’avenir. Tout allait bien, jusqu’au moment où on m’a annoncé que je devais attendre leur appel deux semaines plus tard. J’étais ravie mais en même temps, j’avais quelques craintes. Je me répétais sans cesse : « Pourvu qu’ils ne me refusent pas le visa ! » J’ai donc mis mes deux numéros de téléphone disponibles et j’attendais patiemment. Les quinze plus longs jours de ma vie ! J’ai effectivement attendu au-delà des quinze jours, mais ils n’avaient toujours pas appelé.

 

D’un autre côté,  tout au long de cette attente, j’étais envahie de messages  de la part de ma famille d’accueil en France qui s’impatientait de me voir arriver. Il s’agissait toujours des mêmes messages : 

 « Bonjour Florence. Avez-vous une idée sur votre date d'arrivée. En espérant que tout va pour le mieux pour vous. Merci beaucoup pour votre réponse. »

 «  Bonjour Florence, j’espère que vous ne perdez pas patience ! Est-ce que vous sentez la situation évoluer favorablement ? Merci beaucoup pour votre réponse. » 

« Bonjour Florence, je suis bien ennuyée pour vous. Ce blocage à l'ambassade doit être éprouvant pour vous. J’espère que la situation évolue positivement. Bien à vous ! »

 «  Bonjour Florence. Est-ce que vous avez une date plus précise de votre arrivée à Paris ? Merci beaucoup pour votre réponse. »

 « Bonjour Florence. Les choses bougent-elles favorablement ? Avez-vous été rappelée par les autorités ? Tenez bon et tenez nous informés. »

 

Tous ces messages témoignaient en fait de leur impatience car déjà, ils espéraient me voir arriver à la fin du mois d’août et ils s’étaient arrangés en fonction de cette date. De mon côté, j’essayais toujours de modérer les choses en répondant positivement tout en ne sachant pas vraiment quand je pourrais arriver. Je leur disais à chaque fois quasiment la même chose :

 

« Je ne perds pas patience. J’ai passé un très bon entretien. D'autres étudiants demandeurs de visa ont subi cela avant moi. Les jours se rapprochent. Ils ne devraient pas passer la semaine prochaine sans m'appeler. Je suis donc impatiente qu'ils le fassent. Je reste confiante. Je vous tiendrai au courant . .. »

 

Je leur envoyais ces messages pour les rassurer sans tout à fait l’être moi-même. 

 

 L'attente a été dure. Puis les deux semaines se sont effectivement écoulées, et ils ne m’ont pas appelée. Le 15ème jour, le 7 septembre, j’ai même passé toute la journée devant mon téléphone. A chaque appel, je sursautais avant de regarder et de voir qu’il ne s’agissait pas de l’ambassade. 

La semaine suivante (10 au 14 septembre), je suis retournée à Port-au-Prince afin de savoir enfin ce qui se passait et aussi pour être sur place au cas où ils se décideraient de m'appeler. Mais ils n'ont rien fait. 

En revanche, ils avaient dit que je pouvais les contacter par mail après deux semaines si je n’avais plus de nouvelles. J'ai donc envoyé leur adresse à Madame Brigitte LANCIEN, la présidente de l’association (Education-Haïti) qui voulait me faire venir en France pour étudier. Et en sa qualité de professeure à l’Institut Catholique de Paris, elle pouvait écrire à l'ambassade pour leur montrer le bien-fondé du projet afin que celle-ci m'appelle pour me délivrer mon passeport et le visa. Elle l’a fait  immédiatement en prenant soin de leur expliquer qu’il me fallait arriver très vite. 

 Heureusement pour nous, l’ambassade  a répondu. En revanche, ils ont dit qu’ils étaient dans l’impossibilité de me délivrer le visa car en contactant mon université pour des vérifications,  celle-ci avait affirmé que mon inscription  n'avait pas pu être finalisée  car je n'avais pas encore donné l'Attestation enic-naric qui validait mon diplôme.

 

L’Attestation Enic-Naric

 

Pour être plus claire, l'enic-naric est une attestation de comparabilité pour un diplôme obtenu à l’étranger. Tous les étudiants étrangers qui viennent à l’ICP doivent s’y soumettre car elle reconnaît que le diplôme est validé même s’il a été reconnu par l’état de son pays et par le ministère des affaires étrangères...

Dans mon cas, j’avais fait la demande immédiatement après l’obtention de mon diplôme le 22 août et il fallait attendre quatre mois avant de l’obtenir.  Par conséquent, je ne pouvais en aucun cas l’inclure dans mon dossier d’inscription à l’ICP. Ainsi, mon inscription n’était pas finalisée et pour l'ambassade, le visa n’a pas lieu d’être si je ne suis pas admise. Pour l’ambassade, la seule possibilité serait que l’université accepte de me recevoir sous réserve de cette attestation. Celle-ci devait elle-même le leur confirmer.

 

 Des moments de désarroi

 

A partir de là nous étions tous découragés. C’était comme si le ciel nous était tombé dessus. Sans l’attestation, pas d’inscription possible, et donc pas de visa. En fait, l’ICP a signé une  convention selon laquelle tout étudiant étranger doit impérativement fournir cette pièce pour être admis. 

 

Je vous avoue que j'étais déboussolée, tout comme Madame LANCIEN qui avait sué sang et eau pour faire toutes les démarches pour ma venue. Elle m’écrivait avec tristesse pour me dire qu’elle craignait que tout tombe à l'eau parce que l’ambassade allait refuser le visa.

 

Fort heureusement, le fait que mon dossier ait été soumis à la première commission d’admission de l’ICP et qu’il avait été reçu, allait changer la donne. De surcroît, je leur avais donné toutes les pièces justifiants que j’avais fait la demande de l’attestation et que j'attendais seulement qu'on me l’envoie.

 

Je suis rentrée de Port- au- Prince le 14 septembre avec le sentiment que tout était tombé à l’eau. Toutefois, Madame Lancien m’avait prévenue qu’il y aurait une deuxième commission le 18 Septembre et que c'était à ce moment-là qu'on déciderait si je pouvais venir à l'université sous réserve de l'attestation et si c'est le cas, ils allaient écrire  à l’ambassade pour qu'elle me donne le visa. Elle m'a écrit le lundi 17 avec découragement et tristesse. La commission avait lieu le lendemain.

 

 Le mardi matin quand je me suis réveillée, je n’ai pas tout de suite vérifié ma boîte email. Pourtant vers 8h (il devait être 14h en France) j'ai reçu le mail de la commission qui disait que j’étais bel et bien admise à l’ICP. Le mail le plus important que je n'ai jamais reçu et qui m’a redonné espoir.

 

Finalement L’ambassade a appelé le lendemain.  Je suis rentrée à Port-au-Prince récupérer mon passeport ainsi que le visa. Une centaine de personnes avait aussi rendez-vous ce jour-là, et le pire, à la même heure. On a dû patienter  trois quarts d’heure sous le soleil avant de pénétrer dans l’enceinte de l’ambassade.  J’ai dû encore attendre deux heures avant qu’ils m’appellent enfin ! Une fois le passeport en main, je l’ai vérifié, je l’ai bien regardé pour ensuite le ranger et rentrer chez moi à Jacmel.

 

Préparatifs de départ

 

Nous avons très rapidement pris le billet. Je quittai donc Haïti le 27 Septembre par Air France sur un vol prévu à 11h, avec une escale de deux heures en Guadeloupe. 

 

La semaine qui a suivi l'obtention de mon visa, j'ai pris le temps de dire au revoir à ma famille, à ma mère surtout.  Je n’étais pas triste car j’étais  trop occupée dans les préparatifs, mais je voyais que ma mère l’était. Souvent elle venait s'asseoir sur mon lit pour me parler à 2h ou 3h du matin. Elle pleurait, mais ne me laissait pas voir ses larmes. Mais je le savais. 

 

Dire au revoir à maman

 Le mercredi 26 septembre, j'avais prévu de quitter Jacmel  pour rentrer à Port-au-Prince afin de ne pas rater mon vol car il y a  beaucoup de bouchons sur la route menant à la capitale. Ma mère était inconsolable. Elle a pleuré toutes les larmes de son corps. Cela me faisait très mal de la voir ainsi. En fait, nous ne sommes jamais quittées plus d'une semaine en 24 ans. Et là j’allais partir pour passer toute une année en France sans pouvoir la voir. Cela était très dur pour elle et pour moi aussi mais j’ai fait en sorte de ne rien laisser paraître. Je l’ai rassurée et lui ai fait comprendre que c'était une aventure, qu'il me fallait vivre ma vie et y faire face sans elle. Fort heureusement, j'ai eu Monseigneur Sauveur qui l’a aidée par la prière à surmonter tout cela. Il l’a consolée et lui a dit exactement ce qu'il fallait. J’ai donc laissé Jacmel avec une profonde tristesse au cœur, toutefois très excitée par l’aventure qui commençait.

 

Avant le départ

 

A Port-au-Prince, j’ai été reçue par des amis incroyables qui sont déjà venus en France. Au cours de la soirée, ils m'ont donné des conseils, m’ont dit ce que je devais faire ou pas...etc. Ils m'ont notamment parlé des moyens de transport qui sont différents de ce que je connais. Ce soir-là, j’ai à nouveau pris conscience que les choses n’allaient pas être faciles pour moi mais aussi que je pourrais tout surmonter si je le voulais. J'étais triste mais à la fois excitée. Je ne savais pas ce qui m'attendait. Curieusement, je ne me suis pas inquiétée à propos de l'avion (même si ce devait être mon premier vol). Je me souviens avoir pensé que je serai en sécurité là-haut.  Mais honnêtement, je me souviens aussi que je croisais les doigts.

 

Le Départ et l’arrivée en France

 

 Lendemain matin je me suis réveillée vers six heures. J’ai pris le petit déjeuner, on a prié et on s’est mis en route pour l'aéroport. Bizarrement, je ne parlais pas, je faisais comme si j’avais l’habitude de tout cela. Mais au fond de moi, j’étais terriblement effrayée. Arrivée à l’aéroport, j’ai fait la queue comme tout le monde.  On m’avait prévenue que je devais surtout suivre les instructions et que si j’avais une question, je pouvais toujours demander de l’aide. 

 

J’ai rencontré deux sœurs africaines avec qui j’ai tout de suite sympathisé. Je leur ai expliqué qu’il s’agissait de mon tout premier vol. Ainsi nous sommes restées ensemble à attendre le moment de l’embarquement, puis pendant l’escale en Guadeloupe, puis après l’atterrissage à Paris.

 

Après avoir récupéré mes bagages, j’ai suivi les personnes qui sortaient et j'ai vu Madame Lancien et une de ses filles qui m'attendaient. C’était le moment que nous avions tant attendu. Malgré la fatigue,  j'ai été ravie de les voir et réciproquement.  J’étais ravie de voir ce pays que je n’avais vu jusque-là que dans les films et dans les livres.

© 2023 par ABC Programme de Soutien Scolaire. Créé avec Wix.com